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Homophobie à l’école: la loi du silence

magazine 360, novembre 1998

Que l’on soit élève ou prof, il ne fait pas bon être gay ou lesbienne à l’école. L’homosexualité reste le sujet tabou par excellence dans les établissements scolaires de Suisse Romande. L’éducation pour tous? L’égalité des chances? Le respect des différences? La liberté d’expression? Étrangement, ces valeurs de base de l’éducation volent en éclat lorsqu’on aborde la question de l’homosexualité. Et les profs, gays ou non, pris dans les rouages de l’hétérosexisme institutionnalisé, enfoncent le clou en toute bonne conscience.

“Je n’avais personne à qui m’identifier, j’étais complètement renfermé sur moi-même. L’école ne m’a rien apporté au niveau de mon développement personnel. Un jour, je suis allé à la bibliothèque pour obtenir de la documentation sur l’homosexualité. Je n’ai rien trouvé si ce n’est une définition dans le dictionnaire”, se souvient Raphaël, 20 ans, ancien élève du Gymnase cantonal de Nyon, aujourd’hui responsable du Groupe Jeune Gay à Genève.
“Autant que les profs, les infirmières scolaires étaient fermées au dialogue. Sur les 800 élèves du gymnase, j’avais le sentiment d’être seul à me débattre avec mes problèmes d’identité sexuelle. A 18 ans, j’étais au fond du trou. J’ai quitté le gymnase, j’ai quitté le foyer familial et je me suis trouvé du travail.” Raphaël ne cache pas sa colère: “Au lieu de se retrancher derrière des préceptes moraux désuets, l’école ferait mieux d’améliorer sa capacité d’écoute. Elle n’offre pas la possibilité aux jeunes gays de trouver leur identité.” Aujourd’hui, Raphaël accueille ses pairs et leurs amis deux fois par mois dans les locaux de Dialogai. Entre-temps, il est retourné à l’école et a obtenu sa maturité.

Chantal, elle, a 20 ans et se définit comme bisexuelle. Ancienne élève de l’École Belvédère à Lausanne, elle avoue n’avoir jamais osé parler de son attirance pour les filles de peur d’être rejetée. “Dès le début du collège, je m’inventais des faux flirts avec des garçons pour ne pas attirer l’attention. Les gens nous classent immédiatement comme anormaux si l’on dit qui on est. Ou ils veulent nous remettre “sur le droit chemin”. D’une manière générale, on ne parle pas d’homosexualité à l’école. Et les cours d’éducation sexuelle ne parlent que des relations hétérosexuelles.”

Des Raphaël ou des Chantal, les écoles romandes en sont remplies. Des ados qui cherchent leur identité affective à l’aveuglette, et qui souffrent de ne pouvoir s’exprimer comme leurs camarades hétérosexuels. Craignant les railleries, voire l’exclusion, ils s’acharnent à passer pour ce qu’ils ne sont pas. Ils intériorisent leurs sentiments, culpabilisent, se cachent, se mentent à eux-mêmes et à leur entourage. En s’enfermant dans un silence mortifiant, ils apprennent à se détester. Perturbés, se refusant à faire le deuil du mythe hétérosexuel pour sombrer dans un vide culturel et social, leurs résultats scolaires passent souvent au second plan.

“Ce n’est pas à l’école d’en parler”

L’école, censée guider l’élève dans son apprentissage social et apporter les clés de l’épanouissement personnel, ne fait rien pour aider les jeunes homos. Pire: elle nie l’existence même des jeunes qui se sentent différents, selon l’enquête que 360° a mené en Suisse romande. Questionnez les directrices et directeurs d’établissement, rares sont ceux qui ont véritablement réfléchi à la question. Au Collège du Château à Payerne, le directeur Frédy-Daniel Grossen l’a fait. Il reconnaît que l’école “devrait faire quelque chose pour aider les jeunes dans la quête de leur identité”. Parmi les 1500 élèves de son établissement, les problèmes de violence verbale et physique ne sont pas rares. “Des manifestations d’homosexualité peuvent provoquer l’exclusion. La peur et l’intolérance sont très présentes”, affirme-t-il. Mais si le Collège du Château a reçu des groupes d’intervenants qui ont abordé les thèmes du Sida ou des différentes communautés religieuses, on ne l’a jamais fait à propos de l’homosexualité. Pour bon nombre de directions, les homos n’existent tout simplement pas dans leur établissement. Ou alors on estime que le sujet n’est pas du ressort de l’école. “Ce n’est pas la mission de l’école que de parler d’homosexualité. C’est un sujet délicat”, lâche ainsi Philippe Rouget, directeur du cycle d’orientation du Vuillonnex à Genève. “Nous oeuvrons pour l’acceptation des différences, mais le domaine de l’identité sexuelle est réservé à la famille.” A l’École de Culture Générale Jean Piaget à Genève, la directrice Nelly Bouvard affirme que l’homosexualité “n’est pas un problème majeur”. Le thème est abordé à quelques reprises, notamment lors de “l’enseignement par les pairs”, lorsque les jeunes préparent un travail et le présentent à leurs camarades. Mais sur les 780 élèves de l’établissement, aucun ne s’affiche comme gay, lesbienne ou bisexuel(le). Le sujet est d’autant plus tabou que l’on craint les réactions parentales. Au Collège du Pré-aux-Moines à Cossonay, qui recense 910 élèves, la direction préfère ne pas aborder la question de l’orientation sexuelle de manière spécifique. “Nous sommes conscients des problèmes d’intolérance, mais nous ne tenons pas à focaliser l’attention sur des thèmes aussi explosifs”, affirme ainsi le directeur Serge Loutan, qui avoue pourtant que des insultes telles que “pédé” ou “tapette” sont prononcées quotidiennement par les élèves de son établissement. Mais pour le directeur, “la problématique du développement de l’identité sexuelle n’est pas centrale dans l’institution scolaire. Si un élève ressent le besoin de parler, il peut s’adresser au médiateur scolaire”.

Dans certains établissements, le tabou est tel que l’on refuse même d’entrer en matière. “Je n’ai rien à vous dire”, nous a-t-on répondu au Collège de la Tuilerie à St-Maurice (VS), avant de promptement raccrocher le combiné. Dans l’école voisine, au Collège de l’Abbaye, le recteur Guy Luisier note que l’homosexualité “est un problème grave et extrêmement délicat qui demande réflexion”, mais se refuse à de plus amples commentaires. A l’École Lemania de Lausanne, où il n’y pas de cours d’éducation sexuelle, M. Nicollier avoue être pris au dépourvu: “Le problème ne s’est jamais posé dans notre établissement. Nous n’avons pas d’élèves gays qui s’affichent.” A l’École de jeunes filles St-Paul à Porrentruy, Anne-Marie Rebetez déclare que “l’homosexualité ne peut être mise au même plan que les différences de race ou de religion. Ce n’est pas dans la norme naturelle”. La directrice de cette école catholique reconnaît toutefois que “si l’on voulait être logique, il faudrait partir du principe de non-jugement”. A l’Institut catholique Florimont (GE), il n’a pas été possible de contacter la direction. Réactions plus fermées qu’ailleurs dans les institutions privées qui distillent un enseignement religieux? Sans doute, mais au réputé Collège Calvin de Genève, le directeur Jacques Fleury semble rester près de la morale de l’illustre fondateur de l’établissement en déclarant “ne pas avoir de temps pour ce genre de problème.”

Dans les livres, un seul modèle

La négation de l’homosexualité n’est pas seulement le fruit de directions bornées; elle est aussi institutionnalisée. Dès la première primaire, l’école reproduit minutieusement la répartition des rôles entre les sexes assignée par les familles et les institutions morales et politiques. A travers l’apprentissage du langage, le discours et l’exemple des professeurs, le contenu des brochures de vocabulaire et de manuels d’histoire soigneusement édulcorés, l’institution scolaire validera la seule et unique voie: garçons et filles se marient, et ce pour l’éternité. Pour être crédible dans son rôle de Roméo ou de Juliette, il est même de bonne augure que l’enfant se distance autant que possible de l’homosexualité, dans le langage comme dans les faits. Anormaux, marginaux, pervers, pédés, pédophiles, drogués, fous, ou même criminels – autant de synonymes pour nos têtes blondes. Qui souhaite passer pour un “pédé” ou une “gouine”?

Dans un tel contexte, les jeunes le comprennent très tôt: afin de préserver leur réputation auprès de leurs camarades, de leurs professeurs, et l’amour de leurs parents, ainsi que toutes leurs chances d’accès au bonheur, il est impératif de garder le silence et de jouer le jeu de la majorité. L’école, en n’abordant pas les questions d’orientation sexuelle, approuve tacitement l’opprobre social et sémantique qui stigmatise l’homosexualité, et conforte les jeunes qui peinent à s’identifier à la norme hétérosexuelle dans leur sentiment d’isolement. Exclus de la course au bonheur, on comprend le désarroi de certains jeunes homos qui ne trouvent plus de raison de continuer.(1)

Les peurs des profs homos

Les élèves ne sont pas les seuls à ne pouvoir exister dans le cadre scolaire. Des enseignants gays ou lesbiennes, les écoles romandes en comptent aussi à la pelle. Mais qui ose l’afficher en classe ou même dans la salle des maîtres? Par peur de perdre leur poste ou des clichés qu’on véhicule, la plupart d’entre eux restent dans l’ombre. “Sur mon lieu de travail, je ne peux pas parler de ma vie privée ou de mes loisirs. J’esquive les questions personnelles que posent les élèves”, avoue Alain*, enseignant vaudois. “Je dois tout le temps réfléchir à ce que je dis. Même en dehors du travail, je suis toujours sur mes gardes.” La peur est d’autant plus grande qu’il n’est pas encore nommé: “Chaque année, mon contrat est renouvelé. Si on apprenait que je suis gay, cela ne m’étonnerait pas que l’année suivante on me dise qu’il n’y a plus assez d’heures pour moi. Certains de mes collègues le disent ouvertement: un homosexuel ne devrait pas pouvoir enseigner. Leur argument principal est la peur qu’on ait une influence quelconque sur les élèves.” Valérie*, qui enseigne sur la côte vaudoise, souffre elle aussi: “C’est difficile de devoir mentir constamment sur son lieu de travail. C’est pesant, cela me démoralise parfois vraiment de ne pas pouvoir le dire. Je suis frappée de voir à quel point les ados, les garçons surtout, peuvent tenir des discours homophobes.” Philippe*, qui enseigne dans une classe de 6e primaire à Genève, renchérit: “Je ne me sens pas la force d’assumer si un élève me demande. J’ai peur pour mon poste, et je crains la réaction des parents d’élèves”. Dominique*, prof de français au cycle d’orientation à Genève, confie: “Je ne m’affiche pas comme gay, car je n’ai pas envie d’engendrer des remarques douteuses ou des plaisanteries grasses. Et j’ai peur de la hiérarchie.”

Double discours

Paranoïa? A en juger des réactions au sein de certaines directions d’école, les profs homos ont raison d’être sur leurs gardes: “Le prosélytisme me fait frémir”, avoue Mme Bouvard, directrice de l’ECG Jean Piaget à Genève. “Je n’engagerais pas d’enseignant homosexuel”, enchaîne Anne-Marie Rebetez, de l’école St-Paul à Porrentruy. Georges Schürch, pendant quinze à la tête de l’école des Colombières à Versoix, aujourd’hui directeur général du cycle d’orientation à Genève, note que les enseignants sont des “modèles de citoyen” pour les élèves. “Le prosélytisme homo dépasserait la fonction de l’enseignement. La neutralité est de mise.” Et les profs hétérosexuels d’affirmer: “Je ne vois pas pourquoi un prof gay devrait parler de sa sexualité à ses élèves. Moi je ne parle de mon hétérosexualité à personne.” Pourtant, ils affichent confortablement leur identité et leur orientation sexuelles tous les jours. Ils portent des alliances au doigt, ils racontent à leurs élèves où ils ont passé le week-end avec leur femme ou leur mari, ils invitent leurs conjoints aux réceptions de l’école, et n’ont pas besoin de lâcher des mensonges lorsque leurs élèves leur posent des questions personnelles. Inconscients de leurs privilèges, ils font l’amalgame entre orientation et activité sexuelle. “Dès qu’il est question d’homosexualité, les gens pensent immédiatement à ce que nous faisons au lit”, relève Dominique. “Il ne s’agit pas de l’activité sexuelle, mais de l’orientation et de l’identité sexuelles, ce qui est complètement différent. En sus, la confusion entre homosexualité et pédophilie est courante. Les profs homos souffrent beaucoup de cela.”

Cependant, à en croire les instances dirigeantes, il n’y a pas de discrimination au moment de l’engagement. Pierre Ronget, de la direction générale de l’enseignement secondaire à Genève, est catégorique: “Nous engageons les maîtres selon leur capacités professionnelles. La sphère privée n’entre pas en ligne de compte.” Que se passe-t-il si un enseignant gay répond honnêtement à une question d’élève concernant son orientation sexuelle? “Les profs gays ont le droit de parler au même titre que les hétérosexuels. Il serait absurde d’y voir du prosélytisme. Cela dit, un enseignant se doit d’adopter une attitude neutre par rapport aux questions de religion ou de politique. Cela vaut aussi pour l’orientation sexuelle”. Werner Kull, chef de service au Département de l’Education du canton de Fribourg, confirme: “L’orientation sexuelle n’est pas prise en considération lors de l’engagement des maîtres.” Verena Schmidt, juriste au Département de l’Instruction Publique à Genève, relève qu’il n’y a pas de règlement de non-discrimination par rapport à la nomination des enseignants. “L’article 4 de la Constitution est la norme de référence. Il reste que la nomination est un acte d’appréciation”.

La peur de montrer son vrai visage peut se justifier. Mais en l’absence de discrimination théorique, la censure ne provient-elle pas plus de l’homophobie et de la psychose des profs gays eux-mêmes que de celle de l’institution? Peur de passer pour un “prosélyte”? On n’accuse pourtant pas les enseignants hétéros de faire du prosélytisme hétérosexuel. En jouant la carte de la transparence et de l’honnêteté, en mettant en pratique le droit élémentaire qu’ils ont à être ce qu’ils sont, les enseignants gays et lesbiennes peuvent eux-mêmes remédier à leur isolement. Et surtout donner une image positive de l’homosexualité à leurs élèves, et ainsi briser le cercle vicieux de cette invisibilité hypocrite.

L’homophobie oubliée

Le racisme, le sexisme, la xénophobie, l’antisémitisme, autant de fléaux que l’école se donne pour mission de combattre. Mais qu’en est-il de l’homophobie? Bernard Gygi, directeur des Études Pédagogiques à Genève, concède qu’il n’y a “pas d’apprentissage formel prévu” concernant les problèmes d’homophobie en classe. La non-discrimination est un thème central dans la formation des enseignants, mais l’homophobie est laissée de côté. “Pendant quatre ans de cours, le thème de l’homosexualité a été effleuré une ou deux fois”, relève Michèle Righettoni, étudiante à la Faculté de Psychologie et de Sciences de l’Éducation à Genève. “Certes les étudiants peuvent proposer des travaux sur l’homosexualité sans problème. Mais au niveau personnel, aucun prof ni étudiant affiche son homosexualité.” Au sein même du curriculum, il y a une volonté politique de ne pas aborder la question. “Le cours intitulé “Diversité culturelle et gestion de classe” traite de toutes les minorités, mais pas de l’homosexualité”, poursuit Michèle Righettoni. “On peut s’exprimer, mais pas trop fort. Et l’on entend plutôt des commentaires du genre “Fais attention, reste discrète si tu veux devenir éducatrice”. Je ne veux pas faire comme 95% des enseignants gays qui font semblant d’être hétérosexuels. Je veux être honnête et dire qui je suis à mes futurs élèves.”

Parler d’homosexualité aux élèves, dénoncer l’homophobie, c’est heureusement parfois possible. Au Collège de Candolle à Genève, “il n’y a pas de problème d’homophobie”, affirme Manuel Tornare, directeur. “Nous avons invité des survivants des camps de concentration de la Deuxième Guerre Mondiale. Parmi eux se trouvaient des homosexuels. Les élèves ont été très sensibles à leurs témoignages. Nous avons des enseignants et des élèves gays. Tous sont bien intégrés. Les gens se fichent des questions d’orientation sexuelle dans notre établissement.” Réjouissant. Mais le cas du Collège de Candolle reste une exception.

Invisibilité, vide culturel, absence de vocabulaire positif et de représentations dans le curriculum, catégorisation rigide des sexes, peur d’être différent, crainte du rejet familial et social: dans nos écoles, les jeunes gays et lesbiennes souffrent en silence. Les mêmes raisons se conjuguent pour tenir les enseignants homos à l’écart, ce à quoi s’ajoutent les lacunes au niveau de leur formation, et la psychose – justifiée ou non – de la plupart d’entre eux qui rechignent à montrer qui ils sont et perpétuent ainsi le climat d’homophobie. En Suisse Romande, l’écrasante majorité des écoles reste silencieuse par rapport aux questions d’orientation sexuelle. Au même titre que les différentes origines raciales, ethniques, religieuses ou nationales, celles-ci doivent être incluses dans le langage, respectées, et valorisées, et ce dès la première primaire. Ce faisant, les institutions scolaires rempliraient pleinement leur mission d’égalité et d’éducation pour tous. Car si les enfants ne sont pas trop jeunes pour qu’on leur parle abondamment d’hétérosexualité, pour intégrer des mécanismes sexistes et homophobes, pour se couvrir d’insultes blessantes, et pour apprendre à se détester, ils ne sont certainement pas trop jeunes pour qu’on leur parle d’homosexualité, ni trop jeunes pour apprendre à respecter chacun.

Stéphane Riethauser


Enquête réalisée pour le magazine 360°, octobre 1998

(1) Cochand, Social Psychiatry, 33:5, 1998

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