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Pierre Seel, rescapé de l’horreur nazie

magazine 360, juin 1999

La barbarie nazie perpétrée contre les homosexuels ne figure quasiment jamais dans les livres d’histoire. A 75 ans, Pierre Seel, qui a connu l’horreur des camps et de la guerre, en est l’un des derniers témoins vivants.


“Pour un plaisir mille douleurs.” La citation de Villon qui ouvre le récit de Pierre Seel (1) résume la trajectoire de cet homme marqué à jamais par la cruauté nazie. Le destin de ce jeune Alsacien de 16 ans bascule un jour de 1939. Alors qu’il assouvissait ses besoins d’amour et de sexe dans des toilettes publiques de Mulhouse, Pierre Seel se fait voler sa montre par un inconnu. Il dépose plainte au commissariat de la ville. En divulguant le lieu du forfait à l’officier de police, le jeune homme était loin de penser dans quel engrenage il mettait le pied. Quelques mois après l’invasion allemande, en automne 1940, il reçoit l’ordre de se présenter au quartier général de la Gestapo. Parmi les archives abandonnées par la police française, les Nazis trouvent sa déposition de vol, ainsi que la mention de son homosexualité. Avec une douzaine de congénères, Pierre Seel est arrêté. Il subit des tortures effroyables pendant 13 jours et 13 nuits, avant d’être déporté au camp de concentration de Schirmeck, à 30 km de Strasbourg. “L’horreur et la sauvagerie étaient la loi. Très vite, je suis devenu un ombre silencieuse et obéissante”, confie-t-il. Pierre Seel ne porte pas le triangle rose, mais la barrette bleue réservée aux religieux, du fait de son catholicisme. “Il n’y avait pas de solidarité avec les homosexuels, qui étaient considérés la classe la plus basse. Les détenus entre eux les prenaient comme cible”, poursuit-il. Un matin, alors que les prisonniers sont rassemblés dans la cour, Pierre Seel reconnaît son ami Jo, le garçon de 18 ans qui fut son premier amour. Ce dernier est battu, déshabillé et coiffé d’un seau de métal. Puis les Nazis lâchent leurs chiens. Impuissant, Pierre Seel assiste à l’exécution de son ami, dévoré par une meute de bergers allemands. “Depuis 50 ans, cette scène de barbarie défile sans cesse devant mes yeux. Je n’oublierai jamais l’assassinat de l’amour de ma vie”, raconte-t-il les larmes aux yeux.

Après six mois de détention, Pierre Seel est transféré dans le Reich Arbeits Dienst. Considéré citoyen allemand du fait de l’annexion de l’Alsace-Lorraine, il est ensuite incorporé de force dans l’armée allemande et envoyé au front en Yougoslavie et en Russie. “Servir dans la Wehrmacht a été par moments plus difficile moralement et physiquement que le camp de concentration. Il fallait tirer sur les alliés Russes, et nous souffrions énormément du froid.” Pendant l’hiver 1944, il déserte les rangs de l’armée allemande en compagnie de son lieutenant, et se rend aux Russes.

Un mouchoir sur la bouche

De retour à la vie civile, le cauchemar a continué. “L’homosexualité était synonyme de honte et de péché mortel dans la société catholique et bourgeoise d’après-guerre”, raconte-t-il. Pour tenter d’oublier son ami Jo et des penchants affectifs qui faisaient de lui un paria, Pierre Seel décide de se marier. “Je voulais vivre comme les autres”, dit-il. Devenu directeur de société, il restera marié pendant 28 ans, et aura 4 enfants. “Mais je n’ai jamais oublié ma vraie nature et mon ami Jo. Je pleurais chaque fois que je faisais l’amour à ma femme. Le spectre de Jo me hantait.”

“Pendant 40 ans, j’ai vécu avec un mouchoir sur la bouche”, avoue Pierre Seel. Il aura fallu les attaques homophobes de l’évêque de Strasbourg à l’occasion d’une réunion de l’ILGA en 1982 pour qu’il sorte enfin du silence dans lequel il s’était emmuré. Il publie une lettre ouverte pour répondre aux propos offensants de l’évêque qui traitait les homosexuels “d’infirmes”, s’exposant ainsi au regard de sa famille, à qui il avait toujours caché son amour des garçons.

Depuis, de commémoration en conférence et de pays en pays, Pierre Seel se bat pour la reconnaissance de la déportation des homosexuels par le régime nazi, et dénonce le traitement qu’ont subi les gays à la Libération: au même titre que les criminels, ils n’ont pu demander ni indemnisation ni reconnaissance, et se voyaient forcés de retrouver leur rang de clandestin dans la vie civile. Certains ont même été remis en prison pour leur vice. Il faut savoir que le fameux paragraphe 175 du code pénal allemand qui punissait l’homosexualité – à l’origine de l’arrestation de Pierre Seel – n’a été abrogé qu’en 1969. Après la guerre, en France, la loi de 1942 signée par Pétain devient l’article 331 du code pénal. Et en 1960, l’amendement Mirguet classe l’homosexualité “fléau social” et donne au gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre. Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981 que les autorités françaises ont cessé de ficher les homosexuels. Lorsque Pierre Seel voit les triangles roses fleuris qu’il dépose en mémoire des victimes de la barbarie nazie piétinés dans plusieurs villes du Nord de la France, ou Catherine Trautmann, actuel Ministre de la Culture, alors maire de Strasbourg, refuser de lui serrer la main lors d’une cérémonie, on comprend qu’il soit blessé à nouveau, et qu’il s’indigne. Lors de ses récents voyages en Allemagne, Pierre Seel avoue avoir été bien mieux accueilli qu’en France. “A Berlin, les autorités m’ont adressé leur pardon. Je n’éprouve pas de haine contre les Allemands. Ils sont plus sensibles aux dérapages fascistes que les Français – ce genre d’incident n’arrive pas là-bas.”

Depuis son divorce et la parution de son livre, sa famille lui a tourné le dos. “Je n’ai jamais vu mes petits-enfants”, lâche-t-il, dépité. “Ça me fait mal, ça continue mon camp de concentration.” Après le divorce, sa femme a tout gardé, meubles, argent, ainsi que toutes les photos de son passé.

Les agressions continuent

Pierre Seel dénonce le climat d’homophobie qui continue à gangrener notre société. En sus des incidents qui marquent régulièrement les cérémonies françaises de commémoration auxquelles il prend part, il a été la victime d’agressions homophobes à plusieurs reprises: menaces de mort, croix gammées ou insultes peintes sur la porte de son appartement. On peut comprendre son désarroi lorsqu’on sait que les jeunes générations continuent à grandir dans un climat où l’homosexualité est occultée, que ce soit dans les livres d’histoire, dans la cour de l’école ou dans les familles. Sait-on assez que les homosexuels ont constitué une cible de choix des nazis dès leur prise de pouvoir? De la destruction de l’Institut pour la Recherche de la Sexualité de Magnus Hirschfeld en mai 1933 aux centaines d’assassinats (dont celui d’Ernst Roehm) qui ont marqué la Nuit des Longs Couteaux; des directives sanglantes de Himmler à la création du Département spécial pour la lutte contre l’homosexualité et l’avortement par les SS (2); des expériences médicales inhumaines tentées sur les détenus (2) au déni de toute reconnaissance aux victimes homosexuelles après la Libération: autant de faits qui sont étonnamment absents des documents historiques, et qui sont un affront tant à la mémoire des dizaines de milliers d’homosexuels morts dans les camps qu’à celle des homosexuels aujourd’hui. “C’est peut-être cela être homosexuel aujourd’hui, savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue”, a écrit Guy Hocquenghem.

Pierre Seel ne pourra jamais oublier l’horreur. Mais il a aujourd’hui retrouvé une certaine sérénité et une épaule sur laquelle se reposer. Depuis 12 ans, il vit avec son ami Eric à Toulouse. Le couple a même récemment fait l’acquisition d’un Rottweiler et d’un Berger belge. “Pendant les quarante ans qui ont suivi la mort atroce de mon ami Jo, je n’ai pas osé toucher un chien”, confie-t-il. “Mais grâce à mon ami, j’ai pu vaincre ma peur. Ma chienne Nina est aujourd’hui un bonheur quotidien.”

Stéphane Riethauser


(1) “Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel”, Calmann-Lévy, Paris, 1994.
(2) Richard Plant, “The Pink Triangle”, Henry Holt, New York, 1986

Voir aussi: Heinz Heger, “Les hommes au triangle rose, Journal d’un déporté homosexuel 1939-1945”, Persona, Paris, 1981

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